04/09/26

Rêve

Cher Ami,

Je croyais être le même individu, à peine patiné par le continuum du temps qui enveloppe et imprègne, m’altère.

Des incidents jouent sur la corde de mon passé sans mémoire, la prime enfance : par une fissure une lumière, un son, une odeur, un toucher m’émeut. La constante actualité du « goût d’enfance » surgit de nulle part, traverse en flash ; les mots du passé et du présent effleurent le ressenti : le corps bruissant de la réminiscence se confond avec mon inconscient composite.

Les souvenirs plus récents réapparaissent avec les vocables marqués de leur époque, inusuels, liés aux personnes, à un mode de vie lointain : difficiles à partager, ils sonnent surannés prompts à se désagréger dans mes oubliettes. Sous la poussière et les ombres qui les entourent, mes sens s’accrochent à un vécu aux termes évanouis. Mes lectures donnent accès à l’éventail lexical de ces temps anciens, aux sensations d’alors qui me composent.

L’environnement et les circonstances incident dans l’épaisseur des replis de mon être ; des ressentis différents sourdent insaisissables. Je résiste, glisse sous l’influence d’une éclosion qui me façonne : avec la confrontation du passé et de l’inattendu, je me dédouble, moi-même autrement. De ce désordre surgissent des émotions oubliées, qui perturbent, troublent, blessent, me transforment en une nouvelle étrange figure, insoupçonnée. Sensations nouvelles d’un mélange d’eaux troublées d’incongruités, qui n’ont pas trouvé leur place dans un passé en devenir : élaboration indéfinie en cours, sans fin. Ressenti d’égarement devant la perte de contrôle et l’absence de langage pour trouver le fil de la pelote enchevêtrée, puis d’espérance devant le champ ouvert d’une éclaircie qui se dévoilerait à l’horizon de mon délire. Champ d’un possible qu’une nouvelle interférence va perturber ! Un événement créera un autre incident, secouera les dépôts qui s’élèveront en volutes dans mon imagination inquiète. Une fiction chasse l’autre, elles se succèdent, je m’y perds, fiction moi-même, onde lumineuse égarée…

Entre les rideaux un rai scintillant est venu oblitérer ma sieste.

#rêve #fiction

28/08/26

L’Odyssée.

Cher Ami,

D’autres ont des sentiments plus positifs : le film de Nolan m’a intéressé comme le replay d’une lutte de boxe.

L’Odyssée, après L’Iliade, est un poème chanté par des aèdes pendant des siècles ; l’un d’entre eux, Homère, au VIIe siècle av. J-C, le transcrit sur un parchemin : la fondation de la culture grecque. Le héros Ulysse (du latin Ulixes, Odysseus en grec) mettra dix ans à la fin de la guerre de Troie pour revenir chez lui à Ithaque dans un voyage en Méditerranée : parcours fantasque loin du bon sens. Le héros au détour de l’épopée confesse qu’il en est l’auteur : son imagination raconte un tour du monde.

Après les actions violentes des forts-à-bras, du drame de L’Iliade, l’épique se renouvelle : anticipation de la tragi-comédie moderne, l’unique et astucieux survivant, Ulysse, se met en abyme dans une fable qui le transforme en légende. Après le réel de la guerre d’Hector, Patrocle et Achille, l’affabulateur nous livre une histoire sous l’angle magique de son délire : des images projetées enjolivent les problèmes de l’homme, l’éternel retour, l’exil, l’amour, la fidélité… Pour ériger sa vaillance et son intégrité, il crée des confrontations avec ses fantasmes, les nôtres : la femme, nymphe, princesse, magicienne, sirène à qui il résiste avant de revenir à son aimée ; il déjoue la sauvagerie du Cyclope d’avant la civilisation et défait ses rivaux.

Nolan s’est trompé de sujet ; L’Iliade eût été appropriée au culte des valeurs actuelles des USA: la guerre au centre, les héros féroces qui s’entretuent pour des raisons truculentes etc. L’aventure humaine d’Ulysses est d’une autre eau : loin du drame, une aventure d’exploits extraordinaires où l’homme se bat contre ses propres démons, au rythme du second degré de l’exagération épique.   

Je me suis laissé emporter par les images d’un guignol violent en IMAX au son assourdissant ; je n’ai pas dormi, n’ai rien compris, et suis resté avec la sensation d’un temps volé par un « piège ac » de beaucoup d’entrées : « a big business made in USA ». Que quelques spectateurs aient la curiosité de se pencher sur le texte original !  

#odyssée #ulysse

21/08/26

Zidane

Cher Ami,

Zinédine Zidane n’est pas infaillible : figure emblématique du football français il revendique une intégration sans perte d’identité, opposé à l’identitarisme de tous les extrêmes.

Son père Smaïl musulman pratiquant de Kabylie, terre berbère millénaire résistante à moult invasions, arrive à Marseille en 1953 pour travailler dans le bâtiment ; en 1962 avec l’indépendance de l’Algérie il pense rentrer chez lui, mais rencontre sa femme Malika, marseillaise d’origine algérienne : Zizou (1972) est le benjamin de cinq enfants.

En 1989 à ses débuts de footballeurs professionnels à l’AS Cannes, il rencontre sa future épouse Véronique Fernandez d’origine andalouse, comme lui des quartiers nord de Marseille ; ils vivent ensemble dans un studio. En 1994 Zinédine est aux Girondins de Bordeaux, ils se marient : ils ont 4 garçons qui suivent la carrière professionnelle de leur père. Vie privée et fortune ne sont que très peu commentées.                          

Sa posture, marquée de réserve et de mesure, se retrouve dans un style où la détermination ne s’expose, ni se gausse. Le joueur des débuts, doué mais pas imposant, s’entraine plus que les autres : ses qualités techniques deviennent exceptionnelles ; il travaille avec ses camarades et devient un incontournable meneur de jeu. Sa carrière d’entraineur suit la même logique : sans se pousser du col il sait ce qu’il veut, compose avec sa personnalité, ses idées, son éthique. Il n’est le porte-drapeau d’aucune faction, refoule les frontières et les ostracismes.

Musulman non pratiquant, il revendique sa double nationalité algérienne et française, défend les deux cultures et son appartenance dupliquée. Ses fils jouent pour la France, l’Algérie et l’Espagne.

On se moque de son vocabulaire limité et de son accent marseillais, mais il parle 4 langues. Admiré jusque par ses pairs, il parraine des œuvres caritatives diverses et est l’Ambassadeur d’un programme de l’ONU.

Ses sponsors français et étrangers, savent combien son identité faite de métissage, addition naturelle sans renoncement ni fatalisme, est d’un humanisme vivant.  

zidane #humanisme